La modestie des tâches difficiles

Je me souviens d’une inquiétude que j’avais ressentie lorsque nous avions commencé à faire du dénombrement. Jusqu’alors nous savions qu’il y avait une réponse juste, et soit nous la trouvions par l’enchainement de raisons qui nous y mènerait, soit nous restions au pied de nos exercices. Dans le monde des probabilités se jouait un autre jeu. Il était toujours possible de dire quelque chose, et notre pauvre intuition avait bien du mal à savoir si nos résultats étaient corrects. Le formalisme aidait peu, souvent je trouvais des choses fausses, cet escalier n’avait pas de rambarde. Certains y voient la marque d’une nature indifférente à nous faciliter la tâche. Même cela est possible.

Depuis j’ai consacré du temps à comprendre certains résultats statistiques, puisque cette science est la dernière en date qui nous gouverne, comme nous gouvernaient au XIXème siècle la mécanique newtonienne, puis au XXème la mécanique relativiste, l’électromagnétique, et la physique quantique. Cette intranquilité n’a pas disparu, elle se loge dans les images qu’on s’invente à l’endroit de la vérité.

Quand j’étais très naif, je pensais la vérité comme un creux dans lequel on descendrait après avoir longtemps cherché en essayant de minimiser son erreur. La vérité, à cette époque, était une chose stable et il fallait une force suffisante pour s’en extraire et verser dans la fausseté. Je ne suis pas resté à ce point naif. Mais l’image qui m’est venue ensuite était tout aussi insuffisante puisque j’y faisais l’erreur inverse de ma première erreur : je me disais que la vérité était une ligne de crête. On y monterait ad augusta per angusta, optimisant encore des paramètres indiscutables, mais cette fois ci y trouvant un équilibre instable qu’une chiquenaude nous forcerait à dévaler.

A cinquante ans passés, j’ai laissé ces enfantillages et retrouvé entière l’inquiétude de l’origine. Car je vois bien que la vérité serait plus proche d’une ligne dessinée sur la surface étale d’une patinoire. Et c’est surtout un exercice joint de nos muscles, de notre jugement, et de nos facultés d’équilibre qui nous permet de glisser sur cette surface en espérant la croiser un instant de raison. Puis quand nous l’avons croisée, nous la perdons de vue à nouveau et devons la chercher par dessus notre épaule, cachée sous le givre poudré dont nous l’avons recouverte pour s’en approcher à nouveau et la croiser encore sans s’y arrêter.

Peu importe à vrai dire qu’on soit virtuose de ses pas ou bien qu’on plante ses carres maladroitement, la vérité n’est qu’un moment bref comme une ligne qu’on coupe. Et lorsqu’on est sur la glace le sentiment qui domine est celui de la modestie des tâches difficiles, qu’il s’agisse de juger de la culpabilité d’un prévenu, de décider d’un chemin fertile dans le paysage de nos débats, ou simplement d’écrire quelque chose qu’on sût vrai sur la feuille devant soi.

Crédit image : clubberka

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