Produire des perdants, devenir quelqu’un d’autre

A la question que produit un processus de vote démocratique, la plupart d’entre nous répond : un vainqueur. Il ne s’agit pourtant que de la moitié de la réponse et le même vote produit de même un, ou plusieurs perdants.

Un processus de deuil ritualisé se trouve donc au centre de la démocratie libérale (celle où l’individu est souverain). Il n’est souverain par son vote que dans la mesure où il prend le risque de se voir – ou de voir son candidat – rejeté.

Presque toujours aux Etats Unis le rejet électoral lors d’une élection présidentielle était synonyme d’une sortie définitive, les perdants ne se représentaient pas. Il s’agissait d’un deuil et on ne jouait pas avec la composante tragique du vote.

Les dernières élections aux Etats Unis n’ont pas su produire de perdant, Hillary Clinton n’a pas perdu, « les Russes lui ont volé l’élection », Donald Trump n’a pas perdu, « les Chinois et d’autres ont organisé la fraude ». Des fadaises. On devrait se demander d’où vient la réticence à accepter le résultat.

A côté d’une fracturation de l’audience en bulles polarisées, je mettrais aussi un refus croissant de voir finir les choses. Car nous avons voulu d’un monde où rien ne s’achève plus, où tout est toujours présent dans l’espace des machines. Chaque époque était immédiate à son histoire, elle ne l’est plus, elle est immédiate à la totalité de ses faits.

Mais plus encore, nous revendiquons cette somme de choses accessoires qui nous sont arrivées – ou que nous ayons dites et qui ne s’effacent. Et puisqu’elles sont indélébiles, nous y ajoutons notre étiquette, effrayés de la prison qui nous est faite. Nous préférons revendiquer les barreaux, croyant nous en affranchir : notre identité nous protègera de l’irrémédiable pense-t-on.

Car je dis aussi que le refus du deuil vient de l’absence de jour entre la personne et son identité, qui, par construction, ne meurt pas. On a connu une démesure semblable à plusieurs endroits de l’histoire, le symptôme ici diffère, mais seuls les citoyens vivent en paix.

Crédit image : Alexey Kondakov

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