Le drapeau déchiré

ESMA

Pour connaître ce qui se passe dans les bois après l’homme,
Dans la mer après l’homme,
Sous la terre après l’homme,
J’évoque au soir,
La vie de chaque bête muette d’Argentine
Qu’on a mise à mort,
Celles du ciel sur le ventre,
De la terre sur le ventre,
Du fleuve sur le ventre.

Il faut marcher trois heures pour arriver à
L’école de mécanique de la marine,
Qui fut à la fois camp de concentration et d’extermination.
Bien sûr le trajet est plus court par d’autres moyens
Mais il ne donnera pas la sensation physique offerte
Par le fait de passer
Des quartiers populaires,
Aux quartiers bourgeois,
Des églises,
Aux baraques,
De l’organisation des rues commerciales,
A celle d’abord des Etats Majors
Bien rangés le long des avenues,
Puis pour finir à celle des bâtiments militaires.

Le lieu se visite seul ou bien accompagné,
A 15h le Samedi ou le Dimanche, d’un guide qui parle anglais.
Les autres jours, ou les mêmes jours aux autres heures,
Les visites s’effectuent en Espagnol.
A dire vrai,
L’ensemble des notices sont écrites dans la langue du pays ;
Et l’on comprend alors comment il s’agit
D’un dialogue qu’un peuple essaie d’entretenir avec lui même,
Quand il sait nécessaire de dire la vérité
Dans sa langue,
C’est à dire celle de l’ennemi.

Le centre névralgique de ce qui fut une école d’officiers de marine
Est un bâtiment de trois étages où l’on amenait
Les opposants, ou
Les simples citoyens,
La tête dans un sac,
Les étourdissant au sous-sol puis
Les torturant pour leur faire avouer leurs amis.

Ils montaient ensuite sous les combles,
Croisant dans les escaliers les officiers
Qui vaquaient à leur formation.

Là,
Allongés jour et nuit,
Immobiles,
Dans une chaleur insoutenable l’Eté,
Et un froid mordant l’Hiver,
La tête toujours recouverte d’un capuchon opaque,
Interdits de parler :
Ils attendaient.

Puis, dans une langue pétrie des euphémismes du meurtre,
Qu’utilise la force avec ceux qui en sont démunis,
Ils étaient « transférés » ce qui signifie précisément :
Drogués,
Déshabillés,
Embarqués inconscients dans des avions de l’armée,
Puis jetés vivants dans l’embouchure du fleuve.

Il faut aussi savoir que des prêtres
De l’église catholique d’Argentine
Confessaient,
Et absolvaient
Les pilotes au retour de leur besogne,
Et que ceci ne fait l’objet d’aucune mention
Dans la documentation du mémorial.

Il n’est pas non plus précisé comment
Parmi et aux cotés des activistes visés par le régime,
Avec moins de un pour cent de la population Argentine,
Les Juifs se trouvèrent former
Douze pour cent des disparus,
Mais nous, nous savons pourquoi.

On sait aussi bien comment en cet endroit
Cinq cents femmes enceintes lors de leur enlèvement
Accouchèrent d’enfants qui leur furent retirés
Avant d’être donnés aux familles stériles
De notables Argentins en mal d’adoption.
Ces femmes furent elles aussi,
Droguées,
Dénudées,
Embarquées,
Noyées,
Après leur accouchement.

Sur les trente mille victimes répertoriées de la dictature
Cinq mille victimes firent l’objet du traitement que réservait l’école,
Parmi lesquelles Daniel Tarnopolsky,
Parmi lesquelles Fernando Brodsky,
Parmi lesquelles Pablo Lepiscopo,
Parmi lesquelles Alcira Fidalgo,

Cent cinquante survécurent du fait de leur utilité,
Elles furent employées à des tâches,
Que la dictature considérait indispensable
A son entreprise.

Il est interdit lors des visites de s’appuyer aux murs,
Ni de s’éloigner de chemins balisés pour marcher sur le sol.
Le lieu est considéré par les autorités judiciaires,
Comme une scène de crime utile aux procès en cours,
C’est le moyen qu’ont trouvé les hommes
Qui ne croient qu’en leur solitude d’hommes
Pour rendre sacré un lieu.

 

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