Les choses ont toujours très mal marché

Bainville-1024x661

Jacques Bainville est un historien un peu oublié aujourd’hui du fait de ses accointances avec l’Action Française, mais dont l’une des réalisations fut d’écrire une histoire de France en cinq cent pages – ce qui n’est pas un mince exploit si vous y réfléchissez, Jacques Bainville donc quand on lui disait que l’époque était terrible, disait que « tout avait toujours très mal marché ».

Je réalise d’ailleurs qu’on devrait faire lire aux gens de gauche les auteurs de droite et aux gens de droite ceux de gauche ; ce qui éviterait que les gens de gauche disent des conneries de droite, les pires de leur point de vue, comme par exemple pour les leaders de gauche de traiter de façon fort raciste les arabes en clients incapables d’autonomie politique hors de leur race ; et aux gens de droite de dire des conneries de gauche, les pires à leurs yeux, comme pour les leaders de droite de demander une nationalisation du profit derrière la préférence nationale et autres outils de création involontaire de rentes pour le plus petit nombre sous couvert de vertu sociale.

Mais surtout, gardant en tête la phrase de Monsieur Bainville, on aurait un peu plus de mansuétude devant les pétarades de cette belle machine de soixante dix ans qu’on appelle Vème République et qui nous a mené d’un pays où tout était à reconstruire à un pays où tout semble maintenant à démolir.

On n’imaginerait notamment pas s’exprimer pour la nième fois sur les inepties d’une garde des sceaux incapable de rester étanche à la moindre discussion portant sur la laïcité. A l’idée que l’injure à la religion soit une atteinte à la liberté de conscience selon cette garde des sceaux, on se dirait que tout a toujours très mal marché, notamment le cerveau des gens qui estiment inutile de se faire ce que dans le temps on appelait justement une religion sur un sujet donné ; c’est à dire quelque chose en lequel on croit et qui dure, ou autrement dit, le contraire d’un élément de langage.

A l’affirmation actuelle que l’on vive en dictature, ou dans un régime autoritaire, ou dans une démocrature, ou dans un pays dont la liberté s’enfuit, on opposerait qu’il est singulier que les gens exprimassent librement leurs opinions sur ce sujet dans ce régime autoritaire, cette démocrature, ou ce pays dont la liberté s’échappe, et qu’en tant que régime autoritaire, démocrature, pays prisonnier, il marche donc très mal.

Bref on verrait partout comment les choses ne marchent pas beaucoup mieux, et comment on pourrait faire qu’elles continuent sur leur lancée, ni mieux, ni moins bien, en s’imaginant que la raison pour laquelle elles marchent si mal n’est pas à chercher ailleurs qu’en nous mêmes, nous qui vivons et nous plaignons aujourd’hui.

Car voilà ce que je veux dire en parlant de Jacques Bainville. Puisque nous vivons en paix depuis près de soixante ans en France, depuis la guerre d’Algérie, nous avons perdu de vue quel niveau de violence une société civilisée pouvait engendrer. Nous jugeons les évènements actuels par rapport à une référence qui n’a jamais existé ; la société ne fonctionne pas sans violence, qu’elle soit d’intimidation ou de coercion. La violence est aussi le reflet d’une pluralité radicale d’opinions, et sauf à imaginer que chacun fut par avance convaincu, par la grâce d’une parfaite éducation et d’une parfaite nature, de la nécessité d’un débat civil, on a jamais évité que certaines personnes se tapent dessus. Le sens d’une association de citoyens réside autant dans la manière d’éviter cette violence que de fonctionner avec elle.

Et d’ailleurs si l’on est parfaitement honnête l’absence de violence dans le monde n’est pas la principale de nos aspirations. Quand en 1993 le mur était tombé et le bloc de l’Est avait essentiellement perdu la guerre froide, que le Moyen Orient était essentiellement en paix du fait d’Oslo, que la France elle même ne connaissait pas encore l’embrasement de ses banlieues, avez-vous souvenir que les gros titres se réjouissent de la violence mondiale largement réduite ? avez-vous même le souvenir que ce fut la paix ?

Emergent alors deux questions suite à ce changement de perspective. La première est de savoir quelle est donc l’objectif que peut poursuivre une société qui n’imaginerait pas en premier lieu éliminer la violence ? Les réponses à cette question mettent des limites à l’usage de la force et suivant la réponse, engendrent de très spécifiques symbioses d’avec l’usage de la force.

Pour ma part, je pense que l’idée de permettre la réalisation du potentiel individuel de chacun, dans la mesure de sa compatibilité avec celui du plus grand nombre, est un objectif que la société se devrait de poursuivre. On peut l’appeler libéralisme, et reconnaître donc qu’il y a une violence libérale associée à cet objectif. J’y ajoute l’idée plus générale qu’une société ne devrait pas se choisir de constitution qui ne contienne en elle même aussi les moyens d’être modifiée. Je pense qu’un tel principe renvoit à la prudence de ne pas se choisir en politique de métaphysique religieuse. Et à nouveau, il y a une violence spécifique, celle de la laïcité, qui lui est associée et qui ne pourra être éliminée. Je pourrais continuer avec d’autres règles à mon sens plus accessoires mais qui, toutes, entraineront leur charge violente particulière : il y a par exemple une violence dans l’égalité.

La deuxième question se situe à l’intérieur de l’exercice de la force. La violence en est l’exercice excessif. Dans les oppositions, celui qui subit la force la trouvera toujours excessive (par exemple les Gilets Jaunes) et donc violente. Voilà pourquoi je dis qu’on évite pas la violence dans une société même démocratique. Et par ailleurs, celui qui l’exerce la trouvera toujours justifiée et donc non violente. Une des manières d’en sortir serait pour celui qui l’exerce d’avoir suffisamment d’éducation historique – et étudié les références passées – pour faire de lui même le travail d’empêchement qui sépare la force de la violence. A mon avis cela passe par l’exercice de penser « contre soi-même », exercice qu’il est de plus en plus difficile de conduire à l’école comme à la ville.

Mais partons de l’admission que la violence fut impossible à évacuer dans un régime d’expression qui prenne le risque de la liberté. Dans ce cadre la question est : comment à la fois accepter ET criminaliser la violence ? Il me semble que sur ce point les générations passées, qui n’avait pas toutes érigé la non-violence en métaphysique, s’en sortaient mieux que nous.

A la fois constataient-elles qu’on puisse être violent mais elles n’y trouvaient pas prétexte pour l’extraire de l’illégalité. Notre époque se doit de retrouver la maturité qui voyait à la fois les gens violemment se battre pour leurs idées et les envoyait en prison du fait de leur violence sans y trouver d’excuse. Et pour ajouter à ce que ne faisaient pas assez nos prédécesseurs, nous devrions étendre ce principe à toute violence policière, à la fois risque pris d’un engagement total à défendre l’Etat de droit, et criminellement inexcusable quand la force exagère. Si la vie humaine est bien une tragédie, espérer autre chose de nos sociétés est une illusion puérile.

Crédit image : Jacques Bainville

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s