Elle a porté l’uniforme des bonnes

Nous voyons très clairement aujourd’hui la contamination identitaire, comment on en est venu à s’intéresser presqu’uniquement à celui qui parle plutôt qu’à ce qui est dit. Nous aurions pu le savoir plus tôt, dans les premiers mouvements de la pensée révolutionnaire qui assignait à résidence les gens suivant leur classe. Il est incontestablement vrai que les classes sociales informent notre vision du monde ; il est tout aussi faux qu’on puisse connaître par sa classe d’où vienne son interlocuteur.

Ou plutôt, la société libérale vise précisément à ce qu’il soit inutile de connaître la classe sociale d’origine. Et la plupart du temps aujourd’hui, la société échoue à effacer l’origine. Mais elle échoue avant tout parce qu’elle essaie. Elle échoue ensuite parce que la société est imparfaite, parce qu’elle est manipulée, parce que les inégalités commencent dans la plus petite enfance. Elle échoue du fait que les messieurs Naudy, les messieurs Germain soient rares et sans moyens. Mais si l’on prend prétexte de son échec pour baisser les bras et s’enfermer soi même un peu plus dans son identité, on ajoute injustement à l’échec.

Moi je ne sais pas quelles sont les difficultés de la gène, et j’ai eu de la chance dès que j’ai ouvert les yeux, mais mon histoire ne s’arrête pas à mes privilèges. Car je pense avoir compris à quel point on encourage les gens à rester dans leurs circonstances et de quelle humiliation on les nourrit pour les perdre. Et il est détestable d’encourager les gens à ce qu’ils s’assomment de bêtise, et il est tout autant misérable de les réduire à leur point de départ. Je dis cela car j’ai vu le point de départ et j’ai vu la lutte.

Elle a porté l’uniforme des bonnes, on la regardée ainsi placée sous la toise ; elle a servi chez les maîtres et elle s’en souvient. Voilà ce que je trouvais dans la dot et je n’avais pas à m’efforcer pour saisir la main de la vérité dans la cohue. Au moment où j’avais l’impression de faire le premier pas sur la route, elle arrivait à ma hauteur le visage haut et tout lavé des offenses subies dans son courage qu’on devinait dormant sous le mépris des demeures bourgeoises.

Elle sait quand on la méprise ; certains mots, prononcés d’une certaine façon, la font tiquer, celui de domestique, celui de concierge, celui de plombier. Le village était partout, et dans le regard des camarades aisés qui connaissaient son nom – celui qui les rassurait d’être d’un autre monde, et dans celui des professeurs qui connaissaient le chemin et qui ne l’y pousseraient pas.

J’étais marié à une personne de mon âge, possédant une lucidité très ancienne sur la manière très moderne dont on la méprise. J’aurais dû mieux considérer la somme dont disposait ma femme, dont croissent les fortunes qui ne doivent rien à personne.

Car avec le temps, nous partirions dans une direction dont chaque étape serait dictée par l’exercice du libre arbitre et le succès accumulé ; mais aussi se perdrait un savoir, ou plutôt ne résiderait plus ce savoir que dans son souvenir ; et nos enfants sauraient tout ce qu’elle ignorait quand elle portait l’uniforme des bonnes, et ils ne sauraient rien de ce qu’elle savait quand on la regardait ainsi.

Crédit image : Downtown Abbey

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