« Un roi sans divertissement est un homme plein de misère »

« Un roi sans divertissement est un homme plein de misère » disait Jean Giono. J’ai vu ce roi arpenter les bureaux de sa fondation dans le documentaire qui lui est consacré. Entendons nous, je ne prétends pas que la philantropie de Bill Gates doive être versée à la même vanité que celle qui subventionne les fêtes galantes du capital, qu’elles se produisent au musée, à l’opéra ou au théâtre. Je ne méprise pas la générosité qui veuille être la plus généreuse possible, elle nous oblige autant que sa critique attentive. Mais quand on demande à Bill Gates l’objet principal de son action caritative, il répond après s’être défendu de vouloir inspirer les vocations, qu’il vise l’optimisation. Laissez moi dire qu’on attend de celui qui lit « dix livres » par semaine et « 150 pages » par heure, dont “il retient 90% du contenu”, qu’il exprime une pensée plus profonde que le déploiement d’une cybernétique.

Car dans les domaines qui comptent, la règle de trois n’aura pas lieu. Bill Gates a choisi de régler à titre principal le problème de la voirie en pays pauvre, et donc il subventionne un concours Lépine de toilettes autonomes. Bill Gates a choisi d’éradiquer la polio, et donc il élabore des stratégies de vaccination dans les zones affligées de cette peste. Bill Gates a choisi de relancer la recherche nucléaire et donc il finance une startup qui promeut un nouveau design à sécurité passive. Mais on a beau faire quand le documentaire aborde chacun de ces sujets, l’impression qui domine est celle d’un idiot savant qui a lu tous les livres, a tous les moyens, et ne parle jamais du tragique : on ne peut pas vouloir faire uniquement le Bien, qui fait l’ange fait la bête. Et l’endroit de la réalité humaine n’est pas celui de la philanthropie qui n’est que le désir de faire le Bien.

On en arrive à être gêné par cette démonétisation du politique organisée par la sphère philanthropique. Ce que passent sous silence ces nouveaux chatelains tient dans la marge de n’importe quelle oeuvre romanesque. La condition humaine est foncièrement tragique : pour éradiquer la polio il va falloir dire que l’Islamisme est l’ennemi puisque c’est lui qui empêche l’éradication au Nigeria et en Afghanistan ; pour relancer le nucléaire il va falloir négocier avec des régimes politiques malodorants et défendre à la fois le nucléaire et la collaboration face à une population qui n’apprécie plus les risques à leur niveau réel du fait de l’organisation de son ignorance ; pour résoudre le sujet sanitaire il faudra résoudre celui de la corruption attachée au déploiement de capital en pays pauvre. La philanthropie, pas plus que l’écologie ou les droits de l’Homme ne forment une politique, et nous ne devrions pas apprécier qu’on nous fasse croire le contraire. Car même si la chose est difficile à imaginer quand on assiste à des messes administrées par des enfants, nous avons déjà payé pour sortir de notre état de minorité. Face au monde, quelque soit celui qui le raconte, il faut être adulte.

Pour ma part, je ne sais ni envier, ni admirer, Bill et Melinda Gates (“equal partners” comme nous l’entendrons quinze fois durant les trois heures de documentaire) ; je sais en revanche que cet équilibre pourrait constituer une règle de vie en ces temps de désaccord autour de la vertu. J’ai regardé ce documentaire et j’ai vu à nouveau l’effet spectaculaire de la concentration des richesses au détriment de l’action collective et de la politique. Ce n’est pas ce dont il essayait de me convaincre et c’est bien le problème.

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