Un étrange chassé-croisé s’effectue en ce moment entre les États-Unis et l’Europe

Un étrange chassé-croisé s’effectue en ce moment entre les États-Unis et l’Europe.

On considère traditionnellement les États-Unis comme une société consumériste, dirigée par des leaders mercantilistes.
Et pourtant, force est de reconnaître que l’administration actuelle semble très réticente à laisser le consommateur au centre du jeu : les barrières tarifaires réduisent l’offre et augmentent les prix, la guerre au Moyen-Orient renchérit le prix de l’énergie, et il ne semble pas urgent de lever le blocus maritime.

Il n’y a pas si longtemps, Donald Trump disait tout haut que les enfants devraient se contenter à Noël d’une poupée au lieu de deux. Soit dit en passant, une partie des inquiétudes sur la bonne tenue des midterms — que le Parti républicain devrait perdre en toute logique — répète la même chose : on soupçonne l’administration de vouloir bâillonner l’électeur, mécontent au premier chef de son pouvoir d’achat.

On a bien raison à cet égard de se méfier d’un autoritarisme illiberal aux Etats Unis. De ce point de vue là il ne serait pas d’une nature si différente de l’autoritarisme issu du capitalisme d’Etat chinois, malgré une intensité bien moindre et la présence de contrepouvoirs réels et virulents aux Etats Unis. Car en Chine le producteur de biens et de services est placé bien plus haut que le consommateur, que rien n’autorise à exprimer politiquement ses préférences.

L’Europe, construite sur un plus jamais ça sanglant, a trouvé un équilibre pacifié en favorisant le « doux commerce », quitte, pour chaque État, à renoncer à une part croissante de sa souveraineté. Certes, ce n’est pas l’histoire que l’Europe se raconte, puisque ce sont les droits de l’homme et la règle de droit qui sont mis en avant, mais de fait, le consommateur est devenu le moyeu autour duquel tourne l’ensemble. On peut d’ailleurs se demander si la centralité politique du consommateur n’est pas devenue la définition la plus pertinente du libéralisme en Europe.

Pour prendre un exemple, la régulation européenne a pour principe de protéger, avant même les effets de concentration, les intérêts du consommateur : c’est sa raison d’être. Pour en prendre un autre, la faiblesse des barrières douanières européennes face à la déferlante de biens chinois trouve sa justification dans les prix offerts au consommateur. Pour en prendre un dernier, du fait de l’extension de la protection sociale, l’électeur a été placé, de fait, dans la position du consommateur croissant de services publics, quelqu’en soit le prix (on ne prélève pas en France 57 % de la richesse publique sans, in fine, créer les conditions d’une société de guichet).

Une crise de la dette aux États-Unis et en Europe – ce spectre qui hante les économies occidentales après vingt ans de croissance ininterrompue de l’endettement – aurait sans doute des conséquences différentes. Les premiers verraient ressurgir la problématique du pouvoir d’achat — et de la répartition —, comme une revanche du consommateur mis pour un temps de côté.

En Europe, on peut s’attendre à une dépression plus marquée, le consommateur découvrant la vacuité de la promesse consumériste implicite d’une Europe désargentée et marginale du point de vue de la production. Car certes le consommateur européen est protégé mais il ne peut rien acheter, écho lointain du philosophe kantien aux mains certes pures mais qui n’aurait pas de mains.

Crédit image : inconnu

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