Par la raison et par les viscères

IMG_4401

L’asymétrie des vulnérabilités nous éloigne de la vérité ; nous devrions nous inquiéter des hiérarchies construites sur l’intimidation. Il y a soixante-dix ans, il ne faisait pas bon critiquer le communisme puisqu’il avait gagné la guerre et qu’il était le plus récent des espoirs. Aujourd’hui nous faisons encore les malins, et nous construisons de nouveaux ramparts autour de nouveaux totems qui s’appellent décroissance, écologie apocalyptique, ou théorie du genre pour prendre sur d’autres thèmes.

Pourtant, nous avons surement en tête que la recherche de la vérité humaine repose sur une solidarité très simple : encerclée de militants des idéologies les plus diverses se trouve la foule des gens du commun, qui au mieux adhèrent à certaines avec mesure, et au pire n’en ont aucune. Ils sont solidaires avant tout dans leurs modérations et dans leurs doutes. Et ils attendent des systèmes une vie qui soit meilleure ; ils n’ont les moyens d’en récuser aucun et n’imaginent pas de se passer de certains.

Voilà où je veux en venir par ce trop long détour. Cinq cent ans avant notre ère en Grèce, a commencé un dialogue autour d’hommes qui croyaient en un système appelé Raison et qu’il s’est agi de suivre jusqu’à ce jour. Pour seule idéologie, Socrate exigeait qu’on réponde à ses questions ; en vérité, que l’on réponde à n’importe quelle question et surtout à celles de son adversaire, que celui-ci entende la réponse et réponde à son tour.
Je sens aujourd’hui qu’on admet que l’adversaire fut sourd et laisse Socrate parler seul ; il n’est pas évident à mes yeux qu’on accepte sa manière de retenir la manche dans les cohues les plus récentes.

Si nous n’avions à faire qu’à des systèmes de pensée, le critère exposé plus haut pourrait suffire : la capacité de dialogue rationnel avec sa concurrence donnerait une mesure utile de la fertilité du système en question. Mais penser de cette manière reviendrait à faire abstraction de la biologie. Or chaque système de pensée s’incarne, il faut aussi parler du corps. Depuis qu’on saisit comment ça marche, on place dans le cerveau l’enchaînement des causes et des faits. C’est vrai, mais quand on réintroduit le corps du philosophe ou du politique, la logique exige que tout y soit, pas seulement la tête. Et donc aussi le sexe, le foie, les poumons, les reins, pour le dire d’un mot : les viscères.

Le monde occidental ne connaît pas d’opposition de systèmes, la grande hétérogénéité se joue à ses frontières avec l’Islamisme du monde musulman, par exemple, ou l’illibéralisme capitalistique chinois. A l’intérieur de l’Occident, le débat est plus charnel, le choix est donné entre des hommes politiques éviscérés ou pas. Barack Obama fut l’exemple parfait de l’esprit pur, du cerveau capable de la plus grande maîtrise, on l’élit de ce fait. Donald Trump en est son exact opposé, et chacune de ses réactions semble relever du réflexe au mieux, et du syndrome du colon irritable au pire. En face d’Emmanuel Macron, se voulant roi-philosophe, l’opposition sent la sueur ; elle se met en colère éructante et fait du bruit frappant ses casseroles.

On peut tout à fait douter de la pertinence d’une telle grille de lecture. Je voudrais toutefois ajouter un élément à la thèse. L’usage des viscères implique l’existence d’un résidu. Les hommes politiques viscéraux produisent des déchets, des trucs bancals qui se mettent au rebus, des choses malodorantes qu’il faut enjamber. Je n’aurais besoin de convaincre personne du fait à l’endroit de Donald Trump, je pense aussi inutile de le faire avec Boris Johnson ; à l’inverse les personnes qui affichent en premier lieu leur cérébralité ne semblent jamais capable d’erreurs. Ou plutôt ces erreurs ne sont jamais présentées comme les soldes de processus tragiques. Ni Trudeau, ni Macron, ni Obama ne laisseront croire que leur action se conclut par un tas de scories. Ils sont “évolués », ils cachent leur merde et, précisément de ce fait, paraissent à la fin, artificiels.

En d’autres termes, on s’est peut-être éloigné de la synthèse suivante : le jeu nécessaire du dialogue rationnel ne peut être joué en politique que par celui qui ressent et qui sait autant dans son crâne que dans son ventre. Celui là seul existe. Le système de pensée qui présida aux choix de Churchill en 1940 était de beaucoup supérieur à sa concurrence féroce, et capable de prendre l’ascendant intellectuel à chaque niveau d’argumentation. Mais il serait risible d’oublier que les tripes de Churchill furent, à cet instant, le barycentre du monde libre. Je pense qu’après l’avoir quitté du fait de l’ivresse de la technologie, nous sommes entrés à nouveau dans un monde où le leadership se doit d’exister dans toutes ses dimensions, comme disait Antonin Artaud : “là où ça sent la merde, ça sent l’être”.

Crédit image : Designtoscano

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s