Eugénia

C’était le courage, celui d’émigrer, laissant ses filles à sa propre mère, dans un pays qui ne l’attendait pas puis d’y faire sa vie, avec sa famille enfin réunie. C’était le courage aussi quand il se fut agi de s’occuper avec dévotion de Francisco Assis Decarvalho jusque dans les derniers moments.

C’était la lucidité de vouloir l’étude pour ses enfants, de faire les choix qui s’imposaient vivant à l’étroit près des bons lycées. Elle a eu bien raison d’ailleurs ou je n’aurais pas rencontré Antonia. Je la remercie du fond du coeur, mais cela ne surprendra personne car c’est depuis toujours que la fortune d’un homme dépende de la lucidité d’une femme déterminée.

C’était la dignité d’avoir travaillé pour les autres, d’avoir subi de durs travaux, enduré parfois le mépris de classe dont les bourgeois font un usage facile croyant qu’on ne les remarque pas. Mais quel mépris fut jamais plus déplacé pour celle qui su tenir sans faillir plusieurs emplois, parfois au détriment de celui qui lui plaisait avec jubilation, et qu’elle pratiquait en virtuose, la couture.

C’était la force, celle de toutes les femmes qui connaissent leur valeur et ne s’en laissent pas conter. Car elle était de la même race que celle de la mère d’Albert Camus, de l’étoffe de celles qui n’envient rien, qui ne se plaignent jamais, et qui ne nourrissent aucun ressentiment envers le sort.

Et vous tous de sa famille êtes cousus du même fil, aussi lucides, aussi dignes, aussi courageux. Tous, mais je pense plus particulièrement à ses petits enfants dont j’ai l’honneur de connaître très bien deux d’entre eux. Ils lui doivent beaucoup, elle s’en est tant occupés. Si ils sont ce qu’ils sont, et qu’ils en fussent fiers, c’est en partie son ouvrage.

Et puis putain ! Eugénie c’était la bouffe, la bouffe en carnaval pantagruélique, la bouffe toujours recommencée, les frites, les bolinos de bacalau, le Molotov, les repas du Caldo Verde au zyaourt, du Biffe travaillé au maillet, au fraisier fait maison.

Il faudrait toujours commencer par la famille et la fête quand on parle d’elle ; et dire d’abord la générosité têtue avec laquelle elle nous impose, à nous tous qui l’avons connue, la reconnaissance, l’admiration et le respect. Elle est partie mais nous savons quoi faire, nous ferons à son image.

 

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