Il ne peut pas être heureux comme tout le monde ?

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L’inégalité de richesse croit de façon inexorable dans les pays développés. En 2017, les 10% les plus riches de la planète accaparèrent plus de 80% des richesses produites. Il est évident depuis les travaux de Thomas Piketti que la cause première est à trouver dans la façon dont le capital est rémunéré et de comment cette rémunération a connu une phase d’expansion ininterrompue depuis le début des années 1980.

Donc voilà venir une génération qui ne veut rien posséder et qui se trouve placée dans l’impossibilité pratique de racheter la position ouverte à sa naissance sur le clos et le couvert. Cette génération n’a pas pour autant abandonné l’idée d’un capital dont la valeur s’accroisse avec son industrie. Il se trouve qu’il relève de la sphère des principes et qu’il s’incarne par un accroissement de la vertu. Je veux dire que celui qui n’a rien, possède à minima une identité, et qu’il fera tout pour la rendre opposable au plus grand nombre. Vous y verrez sans doute la mise en circulation de monnaies incompatibles, et j’y verrai avec vous l’exigence fiduciaire d’un égoïsme à plusieurs.

Quand l’économie n’est plus le lieu de la transaction de citoyens égaux pris dans l’échange mais celui de la captation derrière les barrières du droit, alors la capitalisation des outsiders s’effectue sur leur personne inaliénable. Ils disent hors des cercles de la fortune : je suis ceci, je suis cela ; et ceci, et cela me donne le droit à tant. En d’autres termes, le fractionnement identitaire est une économie de révolte. Il n’est pas, en tout cas pas seulement, le fait d’une conscience accrue de notre temps à l’endroit des principes humanistes. Si tel était le cas, la confusion serait moins grande aux frontières des diverses expressions de cette conscience.

On ne verrait pas les étudiants de Tolbiac bloquer « la production de savoir institutionnel » pour la remplacer par des sophismes indigents désarticulés de barbarismes. On n’entendrait pas suivant leurs appartenances spirituelles tant de gens dire « Je suis Charlie, mais ». On n’écouterait pas d’indigestes féministes « intersecter » les luttes pour conclure qu’un « homme sur trois » est coupable d’aggression sexuelle. On ne verrait pas les antisémites invités à marcher aux cotés des défenseurs des droits civiques.

On dira que je m’obsède de sujets communautaires en choisissant encore l’exemple des Juifs. Je répondrai que certains paysages ont vu passer en premier le front de chaque combat de la folie et de la raison. La folie de notre temps c’est de croire qu’on puisse continuer de dépouiller la foule par l’échange ; c’est de penser qu’elle ne se trouvera jamais que des caricatures comme Donald Trump, Beppe Grillo, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon pour la défendre ; c’est de ne pas voir comment elle se fractionne en cliques assises sur le pécule de leurs circonstances communes, et que chacune juge opposables ses étroites circonstances, et c’est enfin pour tous, de ne pas voir que monte autant que l’étiage des mers fondues, l’exigence divergente de droits capitalisés sur des identités particulières.

Dès qu’elles atteignent la taille de l’Homme, “toutes les eaux sont couleur de noyade”.

Crédit image : Gabrielle Manzoni. Citation d’Emil Cioran.

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