Le spectateur survit

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Il est adéquat, j’imagine, d’inaugurer la fragilité du monde par la prophétie d’Oppenheimer lors de la première explosion nucléaire. Certes, le Bhagavad Gita annonce « je suis devenue la mort, destructrice des mondes », mais l’imaginaire de l’apocalypse s’appuie sur une multiplicité de mémoires. Saint Jean de Patmos, hors de la raison, supposait des choses attendues et terribles. Emmanuel Kant, au centre du cocon dialectique, se fut sur « Lisbonne froidement penché ». Et du tremblement de terre qui ravagea la ville, femmes, enfants, pour l’ensemble innocents immolés, il conclut à l’impossibilité de la bonté de dieu. C’est à dire, de façon définitive, à l’infinie combinatoire du désastre.

Nos demeures ont gagné grandement en transparence. Les ondes les traversent sans s’arrêter aux objets de nos communications. Dans cet univers à la fois cristallin en son centre – puisque n’est plus cachée qu’une fraction résiduelle de nos vies – et totalement opaque à ses marges – puisque la menace a cru dans toutes ses dimensions en bordure de ce monde combustible -, on sera pardonné de demander ce qui, aujourd’hui et exactement, ne serait donc pas possible.

Une réponse honnête serait : rien n’est impossible. La question continuera pourtant de siéger au centre des préoccupations obsidionales de ceux qui protègent notre ordre de survivant. Pour autant qu’elle puisse connaître une réponse technique, faite de ruse et de force, cette question fait aussi l’objet d’un traitement – je dirais – poétique, en irriguant à vastes méandres l’industrie du spectacle. Nous avons inventé le spectacle à dessein, entre autres, de nous rassurer sur la possibilité d’une fin heureuse, y compris par le fait crucial d’être vivant au moment où les lumières se rallument. Car les images manufacturées ont parfois pour fonction de représenter le pire, précisément en vue de de mettre en scène notre extériorité : le spectateur survit.

J’en arrive à mon point. A coté de l’ascension thérapeutique du film catastrophe, concomitante si je puis dire de celle du cinéma – le premier attentat cinématographique date des frères Lumières et se produit en gare de la Ciotat – s’est établie une industrie provinciale de l’horreur. Et derrière certaines portes ouvertes à la volée forniquent avec la Démence des paquets de viscères adorateurs de leur maître et dieu. Et par des liens cliqués avec imprudence nous constatons leurs executions ocres, sables et sangs. L’ensemble nous expose – le temps de claquer à la hâte cette porte – à l’éclaboussure écarlate d’hommes réduits à l’état de bêtes, abattus par d’autres élevés à l’état de bêtes, et qui s’imaginent maîtriser ce morbide commerce d’images.

Les bourreaux, à leur corps défendant, nous préparent sans cesse au pire ; nous l’imposant par l’icône, ils nous placent dans la position du survivant. Ils s’imaginent sans doute que l’interdit de représentation n’était qu’une déférence sacrée devant l’infinie complexité de la création. Ils se trompent lourdement. Les hommes anciens, petits obsédés du culte et de l’habit, qui édictèrent le principe avaient sans doute des choses plus coercitives à l’esprit. Ils ne souhaitaient pas que l’homme puisse s’habituer de façon aussi robuste à la tragédie. Si vous n’êtes pas convaincus de la chose, considérez comment nous en sommes arrivés de manière aussi désespérée et sereine à attendre de la part des boutiquiers internationaux de la terreur, de la nouveauté.

Crédit image : Asaf Hanukah

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