Paysages neuronaux

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Comme tout le monde, j’ai pris l’habitude de manquer de temps ; quand je lis, souvent je ne vais promptement qu’à l’objet de mon besoin. Et donc, je fais fausse route. Un livre n’est qu’accessoirement une somme d’information, il est surtout, et à titre principal, un outil qui permette d’affecter les liaisons neuronales, et modifier leurs poids respectifs. Un livre est le paysage de l’esprit d’autrui, avec ses vallées et ses pics à l’instar des formes compliquées qui surgissent des réseaux de neurones dont nous faisons actuellement un usage intensif. Aux yeux d’une science certaine, nous sommes une somme d’extrema d’énergie aux flancs lesquels notre conscience se déplacerait sans cesse.

Certaines lectures rendront caduques tout un pan de notre esprit. On est différent après avoir lu la Généalogie de morale, on est différent après avoir compris la Mécanique analytique, la lecture de Rimbaud modifie les chemins par lesquels passent le langage sans qu’il soit possible de revenir tout à fait à la mesquinerie du vocabulaire habituel. Et pour celui qui lit de façon délibérée, non pas pour apprendre, mais pour réaliser une évolution de ses connexions intimes, à coté de ces révolutions magistrales, se développe une alchimie patiente et subtile. Les rabbins rappellent bien avant Borgès que la finitude du langage confrontée à l’infinité du monde implique en logique le mensonge. Mais à cet endroit de désespoir, ils ajoutent de façon facétieuse que le style litteraire est cette torsion du langage capable de rétablir la vérité.

La lecture des grands stylistes ne relève pas tant de la jouissance esthétique. Elle est aussi une éducation de notre paysage neuronal, et la lecture de Céline, de Proust ou de Camus vient ajuster les rouages intimes de notre horloge de synapses, tout autant qu’un fait ou qu’un raisonnement direct. On devrait savoir cela et de façon plus claire, il s’agit du centre de la culture : les grands ouvriers du verbe nous ont livré une manière viscérale de ne pas rester notre vie durant, semblables à nous mêmes, donc inexacts.

Crédit image : l’existence précède l’essence – me contacter si vous connaissez l’auteur

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