Politique des immortels

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On m’expliqua au lycée par une obscure volonté de subjugation comment se manifestaient les étapes graduelles de la tyrannie. Il fallait comprendre que l’homme est un loup pour l’homme et qu’il ne perd cet état qu’en le délégant à un exercice supérieur. Il est douteux toutefois que l’existence d’une préférence pour l’asservissement soit la seule explication de la longévité du mal commis en nom collectif.

Les pires tyrannies n’auront pu s’affranchir de convaincre les hommes d’un destin commun, fut-ce par une combinaison de force et de ruse ; le Minotaure tapi au coeur du plus dense des labyrinthes s’appelle aussi du nom de « fraternité ». Et ce qui est vrai des régimes coercitifs l’est de manière évidente des formes libérales d’organisation humaine. Le fil rouge est l’impossibilité de se passer des autres dans l’épuisement de sa vie ; on en arrive vite à ce paradoxe que la servitude puisse être une religion privée de pitié.

Certes la logique de l’argument est amère – étant donnés ses résultats – mais considérez ce qui vient. Les esprits ivres de la technique glosent aujourd’hui sur une notion d’immortalité réelle, au titre de laquelle certains n’auront plus à se soucier de l’écoulement du Temps. L’égoïsme de cette prétention est aussi plat que la langue dans laquelle il s’exprime. Que restera-t-il aux générations qui suivent si l’une d’entre elles ne cesse de projeter indéfiniment son ombre ? Et cet égoïsme se conjugue aussi au présent car ce que disent ces gens tient en peu de mots, ils disent avec leur fatras technique qu’autrui est inutile.

Ils le disent sous la bannière exaltante de la technique mais ils le disent tout à fait. Quand ils penseront avoir enfin accédé à cette vanité – et ainsi disposer de l’entièreté des bifurcations futures – les aides ancillaires leur paraîtront vulgaires au mieux et superflues au pire. Outre s’extraire des effets du second principe de la thermodynamique, les fanatiques de la singularité biologique appellent aussi un retrait sans concession de la fraternité humaine. Et qu’on le veuille ou non, ce geste est nouveau, même le plus indifférent des rois ne pouvait se passer d’altérité.

Crédit image : James Popsys

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