Camus encore

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Le livre le plus important d’Albert Camus fut retrouvé dans le coffre de la Facel Vega dans lequel il mourut d’un accident de la route le 4 janvier 1960. Son écriture fragmentaire n’enlève rien à son caractère de chef d’œuvre et il faut prendre ici le terme au sens propre : il s’agit d’une œuvre qui siège à la tête.

Depuis des années comme bien d’autres, j’interroge le miracle d’une voix qui ait pu être aussi juste dans un siècle aussi troublé. Car il fut courageux – mais somme toute – possible, de comprendre ab initio la cruauté minérale du fascisme hitlérien. En revanche, sauf pour une poignée d’âmes au combat, comment était-il donc envisageable de sentir immédiatement, le fascisme caché derrière la liberté communiste.

Et puis par quelle arithmétique raréfiée, Camus se fut-il trouvé dans le poing encore plus serré des magiciens l’esprit qui jamais ne furent happés par le labyrinthe de la guerre d’Algérie ? Car la Casbah d’Alger, de ses rues étroites et aveugles fit une alchimie noire de l’innocence des plus fiers. Et il fallait devenir surhumain, ou bien l’être d’entrée, il fallait y voir clair pour ne pas vouloir s’en échapper à se brûler les ailes au feu d’un soleil colonial, et être plus lucide encore pour décider d’absoudre le Minautore archaïque qui siégeait en son centre.

Camus était ce musicien de l’âme doté d’une oreille absolue ; j’ai pour lui la même fascination qu’à l’endroit des grands mathématiciens ou des grands physiciens et dont même les erreurs furent géniales, au sens où il leur était impossible – du fait de l’articulation même de leur langue – de s’exprimer à coté. A coté du monde, à coté de la vérité, à coté du bien. Le secret de cette faculté, en revanche n’en est pas un. Il repose comme une lettre écarlate dans les pages du Dernier Homme. Il est limpide.

Camus est un révolté dénué de tout ressentiment. Il le dit dans l’Homme Révolté mais plus fondamentale encore est la raison de cet état. Cette raison, la voici. Elle fut mise dans la poche de l’enfant et dura une vie d’adulte. Lorsqu’il lui fait face, le Dernier Homme dit la chose suivante : « devant ma mère je suis d’une race noble, celle qui n’envie rien ». Ecoutez, chaque mot est un pas de géant, chaque mot permet le franchissement d’un col. Le premier rappelle comment il s’agit d’être un fils avant d’être un sujet, le deuxième qu’il faille être souverainement roi, et enfin le dernier de quelle liberté est faite le royaume.

Il est un exercice ancien qui consiste à imiter le Fils de Dieu, c’est un exercice d’amour. Il est utile mais parfois mal compris et souvent manipulé. On aura même lu dans les mots d’une des pires égéries du ressentiment qui va, un appel pervers à « l’amour révolutionnaire » – au sein de qui on ne sait qui sera aimé et qui sera sacrifié. Camus propose une hygiène plus intime. Nous, qui sommes nés au monde par les voies de l’espèce, pouvons choisir d’imiter le Dernier Homme : devant notre mère, nous pouvons choisir d’être noble, d’être de ceux qui vont et n’envient rien.

Crédit image : inconnu

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