
De certains de mes amis, on peut dire qu’ils participent au mal avec plus d’efficacité que la moyenne du fait de leur intelligence. De Gaulle quand il avait refusé la grâce à Brasillach argumentait que le talent était une circonstance aggravante (et d’ailleurs quand on lit Notre Jeunesse, on retrouve cet enthousiasme juvénile pour l’engagement radical commun à ceux qui ont trop de moyens intellectuels ainsi qu’à ceux qui en ont trop peu).
Mes amis sont autant d’exemples du premier cas : ils entrent ces jours derniers dans le domaine de l’impardonnable. Et malgré cela, ils conservent ma sympathie. C’est peut-être donc moi qui suis paresseux, prétentieux, lâche, ou les trois à la fois dans l’histoire; certes, mais ne pas rompre fait partie de ma manière de douter.
Il me semble que le pays tout entier navigue les phases du deuil, en particulier celui de son modèle social, à la fois sous un angle économique puisqu’il n’est plus finançable, et culturel, puisqu’il montre à quel point la décivilisation s’est diffusée dans les classes moyennes et appauvries. On a peut-être moins offert : on a surtout moins exigé ; et ayant moins exigé, on a dépossédé.
Chacun sait bien au fond combien la phase de déni a été longue, elle dure depuis 1981 avec les fariboles de Mitterrand et consorts, qui ne furent pas renversées par ceux qui vinrent après. Chirac est à cet égard un des sommets du déni : il ne fit rien alors qu’il était sur le papier l’opposé de Mitterrand.
La phase actuelle est celle de la colère et elle a commencé avec les gilets jaunes. Comment sait on qu’il s’agit de colère ? On le sait car elle s’exprime par des exigences incohérentes et multi-directionnelles : on veut la réduction d’émissions et le pouvoir d’achat, on veut moins d’heures de cours mais plus de professeurs, etc.
Elle se double d’une phase de dépression, notamment de la part des classes sociales plus élevées dont la plupart des enfants s’en vont tenter leur chance ailleurs – ou s’en donne la possibilité comme on monterait dans un vol commercial muni d’un parachute. La phase de négociation n’existera pas avant que la crise financière impose au pays de discuter avec des intervenants indifférents à ses préférences sociales.
Crédit image : Le Monde