Solutionnisme

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Nous n’avons pas de chance, nous vivons au temps des solutions. Nos problèmes n’existent maintenant qu’en fonction de leur difficulté relative, chaque technologie est imaginée pour clore le scandale de leur existence. Et notre grandeur d’homme se joue dans une suite de succès ; c’est par ingéniosité, par force d’esprit, par ténacité, que nous connaissons les étoiles et les atomes.

Or dans le combat qui fut mené s’est aussi perdue la tragédie. Pourtant nous n’avions pas en tête, jusqu’à très récemment, qu’on puisse uniquement faire le Bien. Paracelse savait que tout était poison, que tout était remède, qu’on ne séparerait aisément le Bien du Mal. Allez donc trouver aujourd’hui une décision politique qui assume ses avanies au nom d’un souhait d’importance supérieure. Est-ce la paix de batailles trop gagnées contre le sort qui nous fait croire que nous soyons d’une meilleure souche que celle des hommes antiques ?

Nous avons perdu le goût de la séparation, notre conception de la solution se déploie dans une pureté impeccable. La compacité de notre vertu fait converger toute suite d’actions du Bien vers lui même. C’est par cette illusion paresseuse que l’Enfer est pavé de bonnes intentions. Car la plupart du temps, la suite infinie de nos actions divague. Et quand du fait d’un terrible effort, elle converge, elle le fait en un point d’arrivée qui lui donne sa propre définition. Puisque nous y sommes, posez vous la question de la valeur morale d’un choix entre les morts d’une épidémie et ceux de la misère économique née du combat contre le virus.

Alors comment fonctionne ce monde flottant ? Car à la fin, il faut bien décider, prendre soin, et s’engager pour le mieux. Nous connaissons une manière, inventée dans les temps de la démocratie, qui consiste à faire de toute décision une conclusion temporaire à la discussion. Temporaire, c’est à dire, autant que faire se peut, réversible. On tente, se trompe, puisqu’il est évident qu’on se trompe, et l’on reprend par une voie plus riche.

Mais la réversibilité recèle encore un double déficit. Il faut tout d’abord que les choses restent stables un temps pour que l’on puisse vivre. Nous avons donc choisi des degrés de stabilité, à la manière du chimiste qui classe ses liquides selon leur viscosité. Gardez à l’esprit que le verre lui aussi est un fluide de grande lenteur, la Constitution d’un pays est faite d’un matériau qui coule aussi lentement ; les modes sont comme l’air.

Ensuite, même en imaginant certaines décisions comme l’air et d’autres comme le verre, il y a par extension de logique des façons qui ne changent sur la durée longue de l’histoire. On s’aventure alors dans un domaine qui ressemble à la religion, avec une transcendance qui sera la chose la plus immobile de l’ensemble. Il n’y a pourtant, même si le créateur existe, pas plus de compréhension d’une vie vertueuse au bout de cette idée. L’existence du monde n’aide pas à en déterminer son sens aux yeux des hommes. On a essayé, on saurait.

Reste alors les parents de l’Homme autour du feu, et les enfants de l’Homme autour du feu. C’est ici qu’il faut s’asseoir puisqu’aucune mesure de philosophie n’apprend la charité. Nous avons eu nous aussi l’expérience de l’amour. On utilisera cet immobile, on retrouvera le regard de sa mère ou celui de son père, posé sur son fils ou sa fille. Car on ne lui disait pas et on ne disait pas à sa fille : tu seras indemne, on ne leur disait pas : tu n’auras de peine. On disait qu’il faudrait comprendre et accepter, poursuivre et aimer. Et l’on saura mieux, ayant fait cela, de quelle mesure de Bien, et de quelle mesure de Mal, doivent s’équilibrer les plateaux de nos balances.

Crédit image : Egon Schiele

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