Holderlin

12190086_906778742692130_2147797219276168830_n

A l’annonce du fouet et du cachot promis à ces poètes iraniens, coupables d’avoir défié le pouvoir ou bien insulté la religion – quelle importance à ce niveau d’infamie -, me revient sous un jour neuf l’injonction d’Hölderlin. Oui, « il faut habiter en poète » mais j’ai comme tout le monde d’abord accédé à la phrase par sa métaphysique alors qu’elle contient à parts égales une intimation très pragmatique à la liberté.

D’où vient que les poètes soient parmi les premiers à dire la vérité face à la reductio ad state. Si cette raison a un nom, je l’ignore, mais je sais qu’elle est à l’oeuvre quand Brodsky répond à la question « qui vous a enrôlé dans les rangs des poètes ?» par celle-ci « personne, et qui m’a enrôlé dans les rangs de l’humanité ?». Et c’est tout à fait pareil lorsque Berthold Brecht subit la Commission des Activités Anti-Américaines, dont le ridicule nous a laissé la symptomatique interrogation : « maintenant, Mr Brecht, quelle est votre occupation ? ». Cette raison impérieuse fut la compagne de voyage d’autant d’hommes qu’il y eut de voyants et je pourrais ajouter indéfiniment à la liste. Elle chemine avec François Villon et Victor Hugo, avec Ossip Mandelstam et Primo Levi, avec Robert Desnos, avec René Char.

Il se passe ceci lorsque le pouvoir prend parole : il descend sur un sentier où il sera vulnérable par la crête. Car ce même pouvoir qui se déploie toujours au delà de l’atteinte, ne peut non plus s’empêcher de s’articuler entre les hommes. Il aimerait lâcher le langage, cette imposition commune, et se retrancher derrière les institutions, les principes ou la force. Mais alors rien de plus qu’un crissement minéral ne sortirait de sa bouche et il serait démasqué comme une cruauté étrange.

Alors, il parle. Voilà qu’il risque l’affrontement avec d’autres qui voient clair dans son jeu. Et d’ailleurs, comment peut-il jouer à armes égales avec ceux qui connaissent déjà les choses cachées dans son vocabulaire. C’est une lutte perdue d’avance : au plus sombre des temps, quelqu’un suscite l’épiphanie par une combinaison imprévue sur l’échiquier de la parole.

Il faut imaginer que la poésie puisse être pratiquée comme un sport de combat. Si l’on avait deux sous de jugeote, nous apprendrions certes à nos enfants les méandres ardus de la science, mais aussi à habiter en poète. Nous leur rendrions service et, entre autres, nous en ferions les interlocuteurs de leurs démons.

Crédit image : Repression de l’insurrection Hongroise par l’Union Soviétique, 1956

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s