Les lumières sombres

En Janvier 2026 a été publié en France le premier livre d’importance sur le mouvement des « lumières sombres » (Les lumières sombres, Arnaud Miranda).

Cette nouvelle école philosophique se caractérise par un pessimisme anthropologique qui considère la démocratie comme inefficace, incapable d’investir sur le long terme, favorisant la prise de pouvoir par des dirigeants médiocres, et, in fine conduisant au déclin civilisationnel.

Les solutions préconisées sont de concentrer le pouvoir dans les mains d’un petit nombre de décisionnaires faisant partie d’une élite, préférablement technologique puisque cette théorie est née au sein de la Silicon Valley (on est jamais mieux servi que par soi-même). L’Etat est considéré comme une entreprise, disposant du monopole de la force et de la possibilité de battre devise certes, mais visant avant toutes choses l’efficacité.

La critique de ce mouvement est assez facile. Elle n’est d’ailleurs pas très intéressante, puisqu’elle revient à rappeler ce que les philosophes antiques disaient du tyran (sans d’ailleurs considérer les réserves de ces mêmes anciens pour la démocratie, vue par Aristote, pour n’en prendre qu’un, comme une forme dégradée de la politie). La partie la plus faible du commentariat à charge n’ira même pas jusque là, se contentant de s’embourber dans des considérations de collégien sur le fascisme ou le nazisme. Passons.

Comme le champ de la décision collective est borné par les théorèmes d’impossibilité de Kenneth Arrow et d’Amartya Sen, nous savons déjà qu’il est impossible de voter sans tourner en rond et impossible d’être libéral et efficace à la fois. L’Etat peut être tyrannique et optimiser, ou il peut être libéral et en payer le coût incompréhensible.

En d’autres termes, le choix d’un système politique est toujours un arbitrage ; il n’y a pas de solution qui ne puisse être améliorée ici mais dégradée là, ce qu’ignorent à la fois les lumières sombres et leurs détracteurs. Soit dit en passant, l’absence de solution technique à la décision collective est LA justification fondamentale pour l’existence même de la politique, qui pourrait se définir comme une suite ininterrompue de « véritables conversations entre des gens véritablement différents. »

Les lumières sombres reposent en revanche une question dont la pertinence croit à chaque scrutin et à laquelle toute démocratie doit répondre : comment s’assurer que l’action publique soit effective ?

Or il est de plus en plus difficile d’ignorer que les dirigeants élus dans nombre de démocraties occidentales pêchent non pas par un pouvoir excessif, mais plutôt par une impossibilité de fait d’agir une fois élu, d’où cette attraction croissante et délétère pour « l’homme fort ».

Crédit image : Georges de la Tour

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