Parti de l’ineffable, parti de l’explicite

En 1948, en un temps où il est encore difficile de voir dans la machine l’avenir de l’intelligence, John Von Neumann fait l’objection suivante : « si vous êtes persuadé qu’une machine ne peut pas accomplir une certaine tâche, décrivez moi très précisément cette tâche, et je construirai une machine qui fera exactement celle ci. »

Descartes avait lancé le mouvement en comparant les animaux aux machines, et au XVIIIème siècle La Méttrie avait étendu l’idée aux hommes. En face d’eux se trouvait l’Eglise : La Méttrie dut fuir Paris pour s’installer en Prusse.

En face surtout, il y avait le parti de l’ineffable, pour qui la sortie de la tenaille matérialiste passait par l’impossibilité de « décrire très précisément » des choses humaines comme la conscience ou la grâce. La fable du Golem, avec son automate terrassé par l’effacement d’une lettre sur son front, était autant une mise en garde contre la puissance de la technique, qu’une mise en scène de forces métaphysiques convoquées par la langue et qui la dépassaient.

On aurait d’ailleurs tort d’imaginer que les seules forces du parti de l’ineffable aient été les divisions du Vatican ou celles, moins nombreuses, de la Synagogue. Au XXème siècle, Ludwig Wittgenstein conclut son Tractatus Logico-Philosophicus par « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » signifiant que certaines questions, l’esthétique ou l’éthique par exemple, dépassent les limites du langage, et ne peuvent être exprimées clairement.

Les objections du parti de l’ineffable n’ont pas arrêté les progrès du parti de l’explicite, loin s’en faut, au vu des progrès exponentiels effectués ces trois dernières années dans la mécanisation d’un ensemble croissant de fonctions cognitives.

Mais ce débat reste utile pour réfléchir aux termes qui travaillent : d’un coté une volonté de faire entrer dans le langage l’entièreté de l’expérience humaine, tâche facilitée sur les vingt dernières années par le gigantesque bavardage d’une humanité mise en réseau.

De l’autre celle de faire pénétrer la machine dans le domaine de l’ineffable, où aucune description précise n’est possible au delà d’un calcul de probabilités, et dont les inférences statistiques des LLMs, ou la mise en place prochaine de l’informatique quantique seraient les manifestations les plus récentes.

Crédit image : Salgado

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