Eh bien, l’ami J, impossible même pour toi de faire des blagues, pris comme nous le sommes, entre les antisionistes qui veulent à tout prix ne pas utiliser de mots précis et les sionistes définis comme ceux qui n’arrivent pas à tracer une carte. Je t’embrasse il faudra surtout se faire une bouffe avec tout le monde ici, on ne devrait pas s’ennuyer.
F, en ce qui concerne ce qui s’est passé à Tunis je confirme avec P que vous dites n’importe quoi, la situation était insurrectionnelle, dirigée contre les juifs (pas les sionistes, les juifs). Bref la paille et la poutre encore si vous avez le temps de lire les Evangiles.
F, vous auriez du faire part de vos préciosités langagières aux membres de ma famille qui durent fuir ce paradis qu’était la Tunisie (et qui le deviendra peut être lorsque des gens comme vous la ferez revivre en sortant enfin de cette logique victimaire). Durant cette échauffourée des personnes qui me sont chères furent battues dans la rue parce que juives. Votre indignation est sélective, vos connaissances lacunaires, votre compassion hémiplégique, vous vivez dans vos rêves d’intellectuelle éprise d’une justice conforme à vos préjugés au mépris de la réalité.
Quant à moi, je ne vous laisserai pas insinuer que j’insinue qu’à la moindre contradiction factuelle vous partez dans l’esquive. L’antisionisme du deuxième type, c’est de l’anticolonialisme pour tout le monde sauf les antisionistes
Vous aurez noté que je n’ai pas utilisé le mot de pogrome. Comme vous j’attribue une grande valeur aux mots. Je réagis en revanche de manière épidermique lorsque vous persistez à ne pas considérer certaines évidences. L’une d’entre elles voyez vous c’est qu’en juin 1967 on a poursuivi et battu les juifs dans les rues de Tunis parce que juifs. Est-ce une émeute antisémite ? Oui. Est ce une honte pour la Tunisie ? Oui et pour preuve vous aurez les excuses publiques de Bourguiba.
Voyez vous lorsque l’on défend, à juste titre, je suis comme vous, l’humanité de certains il s’agit de ne pas piétiner celle des autres et j’aurais aimé qu’avant de vous occuper de sémantique vous reconnaissiez en premier lieu la gravité des évènements antisémites qui se sont produits il y a cinquante ans, ce sera plus simple pour reconnaître ceux d’aujourd’hui.
Et maintenant pour l’antisionisme, le premier type, la négation du droit d’Israel à l’existence, est, vous l’admettrez, inacceptable : dites le ! De la même manière que je puis dire que les souffrances des palestiniens sont inacceptables et qu’elles doivent cesser, pour l’heure du fait impérieux et premier d’une trêve respectée par le Hamas. Le second type, la demande de voir Israel se replier sur les frontières de 1967, devrait s’appeler anticolonialisme et si on utilise un mot différent c’est que l’on veut dire autre chose. Cet autre chose me fait peur car il s’agit d’un impensé terrible. Pour finir, votre point sur les jugements de valeur, sachez que le premier jugement de valeur que je porte sur vous c’est que vous me considérez comme un interlocuteur et moi de même, vous pouvez m’en vouloir pour cela mais je traite mes interlocuteurs sans concessions et j’attends qu’ils fassent de même, d’Eve ou d’Adam, ils m’honorent.
Ok sur le terme de pogrome, je ne l’ai pas utilisé non plus, mais il faut alors parler d’émeutes antisémites et ne pas édulcorer leur nature. Je ne vous suis en revanche pas sur les populations déplacées. Le processus commencé en 1956 fut émaillé d’émeutes antisémites et d’intimidations diverses qui forcèrent les juifs de Tunisie à l’exil. Certes nous n’avons pas eu à faire à une guerre mais l’intention était réelle et constante.
Par ailleurs, il nous restera à vider notre querelle sur l’antisionisme. Pour ma part, afin que nous sortions d’une ambigüité, j’attends que vous disiez clairement que le premier type d’antisionisme, dans votre classification, est inacceptable et que le deuxième est de l’anticolonialisme, ce qui rendrait soit caduque soit scandaleuse l’utilisation du terme.
Si tu veux voir se transformer « des vieux ennemis en adversaires loyaux », Il s’agit à un moment de dire les choses sans tourner autour de concepts qui n’en méritent pas tant.
Si tu ne dis pas simplement et clairement : « le fait de refuser l’existence d’Israël est inacceptable », je ne vois pas comment tu peux espérer d’un peuple qui s’est battu pour l’existence de cet Etat et des gens qui l’habitent de te considérer comme de bonne foi.
Il faut dire que l’antisionisme qui refuse à Israël le droit d’exister est une infamie. Il faut dire que le Hamas, et peu importe sa source et ses circonstances, est un mouvement aux idées hideuses, dont celle de voir Israël disparaître. De même que serait une infamie une idéologie qui refuserait à la Tunisie d’exister. De même que mes interlocuteurs attendent de moi que je dise qu’un Etat Palestinien viable doit exister et que de nier son droit absolu à l’existence est une infamie. Et bien voilà, je le dis : un Etat Palestinien viable doit exister. Antipalestinisme comme antisionisme sont des infamies.
Quant au deuxième sens que tu attribues à l’antisionisme, c’est de l’anticolonialisme et appelle le comme tel et reconnaissons le ensemble comme tel et combattons le comme tel. L’utilisation d’un autre mot relève encore une fois d’un impensé dangereux.
Sur la Tunisie, excuse encore mon caractère direct, mais il est naïf de penser qu’il n’y avait pas une volonté de nuire, peut-être pas organisée par l’Etat, envers les juifs et qu’elle a trouvé à s’exprimer dès et à chaque fois que les circonstances le permettaient.
Ok, maintenant les choses sont claires, tu es une pragmatique qui ne vise qu’à faire la comptabilité infinie des griefs, « with you it’s all retch and no vomit ». Et si nous allons par là, il y en a tant du coté des sociétés arabes et palestiniennes qui mériteraient ton attention. Il est à cet égard attendu que tu oublies le plan de partition de 1948 qui comportait aussi la création d’un Etat Arabe aux cotés d’Israël, Etat qui fut refusé par la Ligue Arabe, y compris le Haut Comité Arabe Palestinien. Les palestiniens auraient pu avoir un Etat en 1948 si leurs amis arabes ne leur avaient pas mis dans la tête l’idée farfelue qu’Israël serait une chimère éphémère.
Dans le débat tu te fiches que tes interlocuteurs te considèrent de bonne foi car tu ne les connais pas, et tu penses que cette indifférence t’honore (saches que je suis très heureux que tu aies trouvé l’honnêteté de le dire à ces autres personnes sur le fil qui ne te connaissent ni d’Eve ni d’Adam).
Ta comptabilité piston-cylindre du « si Israël fait des choses inacceptables » alors les « Palestiniens peuvent aussi faire des chose inacceptables » montre assez bien la pauvreté générale de ton raisonnement. En face de cet argumentaire il y a celui qui consiste à dire sans conditionner les propositions les unes aux autres comme tu le fais, « oui le Hamas est inacceptable », « oui l’existence d’Israël est légitime » et « oui il faut un Etat Palestinien » et « oui les colonies sont inacceptables ».
Chacun ici choisira quel argument reflète le mieux l’inclination de son âme.
Et puis un autre point, je n’arrive même pas à imaginer par quelle mécanique intellectuelle le débat aurait-il pu t’apparaître comme un discussion autour de la liberté d’expression. Les gens peuvent dire des choses abominables dans le cadre de la loi. La question est : quelle réponse sensée leur opposer. Je vais finir par citer Saint Augustin et dire avec lui « tout est permis, mais tout ne m’est pas utile » et parfois le scandale est légal.
V, j’ai pour ma part une vision plus positive du monde arabo-musulman, je suis sûr qu’il fera son aggiornamento, car les gens qui le peuplent ne veulent dans leur très grande majorité rien d’autre que de vivre leur vie d’une manière satisfaisante, et ce faisant, nous voulons tous la même chose. Les révolutions arabes furent une occasion manquée, sauf peut-être en Tunisie justement même si l’état d’urgence n’a été que très récemment levé si je ne me trompe (mais je ne suis pas les choses de près). Je pense que F est sensible à l’argumentaire raisonné, elle cherche à s’extraire, sans y arriver tout à fait, de grilles de lecture qui, si elles parviennent à expliquer certaines choses, constituent en revanche de sérieux freins au progrès.
Il y a eu en effet une très forte indignation sélective récemment, tout s’est passé comme si un mort arabe ne comptait que dans la mesure où Israël était impliqué. J’y vois les scories de ces grilles de lecture surannées dont je parlais plus haut. Les musulmans que je connais sont comme moi, ils ne cherchent pas à développer des arguties sans fin pour éviter de voir ce qui crève les yeux, le fascisme du Hamas, la pauvreté de la culture de l’honneur, la nécessité du compromis. En eux, je me reconnais. Je ne suis pas d’accord avec l’ensemble de leur discours et eux non plus avec le mien, mais sur l’essentiel, nous nous rejoignons. J’ai confiance qu’ils forment un socle solide même si je regrette comme toi souvent de n’entendre pas plus souvent leurs voix.
Oui j’ai vu, et il y a aussi Kamel Daoud qui se retrouve cloué au pilori par nombre de lecteurs confits dans des idéologies arrêtés. Mais il y a d’abord Kamel Daoud avant d’avoir ses contempteurs.
Ok avec vous deux et j’en prends ma part de responsabilité mais quand on en vient à ne pas vouloir dire sans détours : « l’idéologie du Hamas est une infamie » (et dans l’autre sens « la colonisation est une infamie ») on s’expose à ne pas voir ses interlocuteurs argumenter sur le fond de sa pensée, quel est il en effet ? et se tourner vers la nature de la personne qui refuserait cette évidence. De temps en temps j’envie l’honnêteté bourrue qui avait animé les échanges autrement plus vers des intellectuels des années 50 à 70.
Sur le même sujet du caractère passionné de la chose, je voudrais aussi vous dire ceci. Aujourd’hui à Paris, on a à nouveau crié mort aux juifs, on a dessiné des croix gammées sur la place de la République, on a brûlé à nouveau le drapeau Israélien, on a fait flotter le drapeau noir aux lettres cursives et son atrocité de tête tranchée, on vu des gens faire, à coté des quenelles, des saluts nazis parfaitement explicites souillant par là même les drapeaux du Maroc et de l’Algérie de cette association. Donc ok pour dépassionner le débat mais « fou qui fait le délicat quand les blés sont sous la grêle », certaines choses devraient être affirmées avec force, défendons les Palestiniens et leur droit à la terre, mais de grâce ne passons pas à coté du mal sans le nommer : le Hamas est la peste.
Aujourd’hui j’ai à nouveau la berlue et sans doute vais-je m’éloigner de cet objet hypnotique mais je vois la France partir à la renverse dans ces hystéries. Et quand je lis les arguments bancals et les hésitations stériles à dénoncer la réalité d’un fascisme à la parade, j’ai l’impression de participer à une vaste entreprise de non assistance à personne en danger. Si mon expression est perfectible, que voulez vous c’est ma manière, j’aurais au moins tendu une main ouverte dans le débat.
