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La science économique balance entre efficience et justice depuis ses origines. Avec la crise économique, le balancier s’oriente désormais vers une demande générale de redistribution. Les temps sont au partage dans un monde étale et chacun souhaite que la fiscalité touche son voisin au nom du bien commun. La demande parait légitime : qui pourrait ignorer le creusement des inégalités patrimoniales constatées dans la plupart des pays du monde ? Pour autant, au risque de choquer, la redistribution de Pierre, fut-il riche, vers Paul, fut-il pauvre, ne peut constituer un objectif en soi, il s’agit d’en interroger la finalité.

La partie droite de l’échiquier répond d’une manière simple à cette question, l’impôt servant avant tout au service des fonctions régaliennes que sont, à des degrés divers, la sécurité, l’éducation et le fonctionnement de la justice. A gauche on ajoute essentiellement à cette liste – le périmètre de chaque fonction étant lui-même étendu – un impératif moral de limitation des inégalités. Il est aisé de remonter l’histoire de ce principe. Dès que sont dépassés les besoins fondamentaux, sa justification réside principalement dans les effets de l’envie : une société inégalitaire est une société de jaloux et l’action collective, qui reste nécessaire à son fonctionnement, devient impossible à terme.

Cependant, et c’est le coeur de ce propos, la répartition par l’impôt n’est qu’un des moyens de réduire les inégalités aux échelles multi-générationnelles. Voici pourquoi : que souhaitons nous pour nous et nos enfants ? Souhaitons nous vraiment, une fois assuré un niveau de vie suffisant, détenir plus pour se rapprocher du patrimoine de nos pairs ? Souhaitons nous avant tout plus de choses dans nos maisons, plus de mètres carrés dans notre domaine ? Si chacun est honnête, et s’extrait par la pensée du manège consumériste sur lequel nous sommes perchés, la réponse à ces questions est sans doute : « Oui, mais ». Car plus que de détenir, l’essentiel réside dans la possibilité par son ouvrage de réaliser ses projets.

Amartya Sen fait dans son livre Commodities and Capabilities, une distinction cruciale au sein du concept d’équité entre patrimoine et capacité à le produire. Il rappelle en substance une leçon simple et ancienne : apprenons à pêcher à celui dont on veut le bien. Sous ses dehors évidents, il s’agit d’une révolution copernicienne pour la société qui mettra au centre le principe de l’accès – à l’éducation, au capital ou au travail – laissant à chacun la responsabilité de son effort et de la réalisation de son potentiel. Suivant cette ligne, nous pensons qu’est en train de se construire de par le monde, à l’intérieur du libéralisme capitaliste et sur le principe de l’accès, un projet social fertile.

Considérez les faits suivants : en France, des entrepreneurs créent de toutes pièces une école sans diplôme et ouverte à tous. Ils attendent un millier d’applications. Ils en reçoivent dix fois plus et décideront sur la base de la motivation et des compétences de chacun. Toujours en France, une des meilleure grandes écoles va chercher dans les banlieues les meilleurs élèves et leur donne accès à un enseignement supérieur conduisant à la plus haute fonction publique.

Considérez aussi le renouveau de l’économie du prêt qui n’est rien d’autre qu’une économie de l’accès et dont une des manifestations les plus banale consiste en une une révolution du transport via la mise en commun croissante de voitures individuelles. Considérez encore : aux Etats Unis, un nombre croissants de projets sont financés directement par des individus, sans intermédiaire médiatisant l’accès au capital. Considérez enfin : l’émergence multiple de plateformes de mise en relation de travailleurs free-lance ou encore le débat aux Etats Unis qui fait rage autour de l’ouverture en grand des visas de travail à l’ensemble du monde pour les métiers les plus demandés.

La sphère politique Française, parce qu’elle doit palier le plus spectaculaire et le plus immédiat ne peut prendre un pas de recul. Elle est dos au mur et elle le sait, sa plus grande menace serait de voir l’inepte prendre pour de bon la parole, et pour les hommes de bonne volonté de devenir témoins impuissants de la conversation entre les extrêmes. Une alternative à ce fer à cheval est proposée. Il est crucial d’organiser un certain niveau de redistribution mais, si l’on recherche l’épanouissement social et à ressusciter la foi en l’avenir, il est encore plus important de mettre au centre de l’action publique l’impératif de l’accès, au capital, au travail et à l’éducation – et de juger chaque action en fonction de son impact sur le degré d’accès.

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