Pour la plupart de ceux qui l’ont approché, Vergès semblait se référer à une sorte de compas intérieur et caché le guidant dans l’ensemble de ses décisions. Je me souviens d’ailleurs avoir entendu qu’il ressemblait à cet égard à François Mitterrand, autre personnage cryptique si il en est.
Pour cette raison, et du fait aussi de son indéniable éloquence, Vergès est devenu une sorte d’icône de la rébellion, poursuivant de façon articulée des objectifs dont la pertinence n’apparaîtrait qu’avec le temps, une fois les mirages des convenances dissipés. Après tout n’avait-il pas pris les armes contre les nazis au moment où peu se souciaient de protéger la France ? N’avait-il pas inventé la “défense de rupture” pour révéler la ruine morale que constituait la guerre d’Algérie ? Ne s’était-il pas mis du coté des faibles, à l’époque révolue de leur faiblesse, dans la lutte Palestinienne ?
Car c’était bien cela dont il s’agissait, de défendre le faible face au fort, le renversement face à l’ordre établi. A cet égard, Vergés allait au bout de la logique en acceptant comme légitime la violence aveugle accompagnant la marche des idées : quelle différence faire entre un attentat contre la Wermacht dans un hôtel de Paris et l’explosion d’un café à Alger peuplé de militaires et civils ?
A ceux qui peuvent être séduits – au moins intellectuellement –, je me permets de faire référence à Albert Camus, dont la lecture dissipe à coup sûr le sophisme des postures de Vergès. Par exemple, Camus prend lui aussi position sur la Guerre d’Algérie. A la différence de Vergès, il comprend que l’adhésion à la lutte ne peut se passer d’une vigilance constante vis à vis de la violence qui en découle. Il nous dit entre autre – et c’est une position complexe – que si la résolution d’une injustice peut entrainer l’émergence d’une autre injustice, pour nécessaire qu’elle soit, cette dernière ne peut être acceptée d’un point de vue moral du seul fait de sa nécessité.
Plutôt que de relire Vergès à la lumière d’Albert Camus, les journalistes d’Août, assis sur leurs notices nécrologiques depuis longtemps écrites, préfèrent nous parler de mystères et de luttes, je ne sais pas si je comprends cette complaisance, ou plutôt si, Vergès c’est ce qui reste quand on a tout oublié de l‘époque qui l’a vu naître et grandir.